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la mort d'un sentiment - 2024 - 1h10

note d'intention

L’histoire   
   
Eden et Franck ont une relation qui les emmène partout dans des lieux sans importance (appartement, rues, forêt, églises, musées), qu’ils traversent sans y prendre garde, comme ils traversent leur vie et le monde, indifféremment. Eden et Franck se disputent une amour qu’ils ne comprennent pas, ne sachant pas de quoi il est fait, et de quoi ils sont faits eux-mêmes, ni ce qu’ils font là, l’un avec l’autre.   
   
Eden aime Franck d’un amour immodéré, qui ne trouve jamais satisfaction, ni en Franck, toujours insuffisant, ni dans la vie, toujours insuffisante. Parfois le plaisir sexuel les soulage, mais le poids de la vie leur retombe terriblement dessus. Franck est aimant, ou croit l’être, fait tout pour plaire à Eden, mais en vain. Eden est toujours vide, malgré tout ce dont il la remplit pourtant, ce n’est jamais assez, et Franck se vide à son tour de remplir Eden. L’un comme l’autre, trompés par la vie, se trompent aussi. Les deux jurent s’aimer, mais aucun d’eux ne sait aimer, en cherchent encore l’idée, ou même seulement l’envie.    
   
Les personnages   
   
Eden   

   
Eden est une femme vivante, souriante. Mais elle ne l’est qu'en étant superficielle, en s’inventant des histoires, son histoire. Ainsi supporte-t-elle la vie – en niant tout ce qui lui fait mal. Eden n'est pas méchante, mais elle est violente envers tout ce qui la déçoit, et tout ce qui déçoit son idée de l'amour. Rien n'est plus sacrilège pour Eden que d'aimer mal l'amour, et d’aimer mal Eden. Car, aimer Eden, c’est aimer l’amour, et tromper Eden, c’est tromper l’amour. Eden pourtant s’aime peu elle-même, se déteste parfois, si fort qu’il faut beaucoup d’amour de l’autre pour la racheter à ses propres yeux. La vérité est qu’Eden ne veut pas se racheter. Elle veut qu’on l’oublie, et s’oublier en l’autre, s’oublier dans le plaisir et dans la légèreté, oublier ce monde pour lequel elle n’a aucune capacité, qui – elle en est convaincue – est résolument mauvais avec elle. Eden surtout ne sait pas ce qu’elle veut, et demande que l’on veuille pour elle. Mais le monde ne veut rien pour elle, sauf ce qu’elle y met, et ce que Franck veut bien y mettre, sur sa demande. Franck, n’étant qu’un homme, ne peut pas grand-chose. Il ne sait rien de l’amour. Pire, selon Eden, il se moque de l’amour. 
   
Franck   
   
Franck est fasciné par Eden, ou plutôt il est fasciné par la fascination d’Eden pour lui. Eden le regarde comme jamais on ne l’a regardé, comme une exception, comme son premier et dernier amant. Parfois dupe de cette fascination (Franck a aussi ses faiblesses), il voit en elle pourtant une attitude encourageante face à la vie. Franck s’émerveille de tout ce dont Eden s’émerveille, de toute l’intensité qu’elle donne aux choses, comme un enfant, là où Franck, désabusé, n’y donne que peu de prix, ou la tristesse de sa lucidité. Eden redonne à Franck un peu de sa foi dans le monde ; et il y croit parce qu’elle y croit. Il ignore – mais il le découvrira bientôt – qu’elle n’y croit pas non plus, ou y croit uniquement parce que Franck est son témoin et la regarde. Sans Franck, Eden s’effondre. De la fascination qu'elle donne à Franck, c'est en retour la fascination de Franck pour elle (qu’elle suscite exprès) qui aide Eden à tenir debout dans sa vie et dans ses fantasmes (ces fantasmes étant sa vie). De ce jeu d’hypnose mutuelle, le couple Eden et Franck ne tient que par quelques mots, parfois quelques gestes, toujours prêt à s’effondrer, quand il n’est plus seul, protégé, et qu’il doit faire face au monde glaçant.   


L’argument   
   
“La mort d’un sentiment” est un drame passionnel.   
 
Cette pièce pourrait être une quête pour définir l'amour autant que pour définir pourquoi on aime véritablement. Deux personnages se fouillent âme et entrailles, pour savoir ce qu’ils se veulent (ne voulant rien au fond qu’un peu de paix, et de mort sans doute). Qu'est-ce qui ne va pas en chacun d'eux pour à ce point vouloir aimer et se dissoudre dans l'amour ? C’est que ce besoin d’aimer naît d’une source maladive, d’une maladie qui s’ignore, ne veut pas se soigner, autrement qu’en aimant et en désespérant d’aimer. Chacun idéalise la vie, et idéalise l’autre, et ne voit pas que l’autre est fou, ou croit qu'il est lui-même tout à fait sain. Eden ne voit pas que rien ne va chez elle, toute innocente qu’elle parait, et Franck ne voit pas qu’Eden n’est pas nette, et pour être aussi naïf et s’illusionner à ce point sur elle, c'est à se demander si Franck n’est pas le plus fou des deux, et celui qui ment et manipule le plus.    
   
J’aimerais que le doute pèse sur la vérité de ces deux personnages, et sur qui dispose vraiment de sa bonne santé mentale, montrer à quel point l’amour est une illusion, à quel point il faut aimer s’illusionner (et s’aimer pour s’illusionner), à quel point il n’es
t possible que d’être fou dans ce monde, et de se sauver par des illusions.   


 “ La mort d’un sentiment” traite incidemment, sans le nommer, du trouble borderline (trouble des états limites). Eden est une personnalité borderline vraisemblablement. – Mais pour toute vie un peu audacieuse, et exigeante, la question s’impose : comment est-il possible de ne pas être borderline ? La preuve : Franck, par contagion d’Eden, flirte avec les limites et sombre lui aussi. – A moins qu’Eden ne fasse que révéler en Franck ses carences, ce qu’il était depuis toujours, ou ce qu’il devait devenir. Et peut-être en est-il de même pour chacun d’entre nous, s’il a un peu le goût de la vie, un goût un peu fort : ce goût est toujours – et doit l’être sans doute – un peu limite. 
 

S. Els - 2023

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